Dans cet extrait des Essais, Montaigne évoque son amitié avec Étienne de La Boétie, qu'il avait rencontré en 1557.
Au demeurant, ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont que des accointances et des familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s'entretiennent. Dans l’amitié dont je parle, elles se mêlent et se confondent l’une dans l’autre, d’un mélange si universel qu’elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne peut s’exprimer qu’en répondant : Parce que c’était lui ; parce que c’était moi. Il y a, au-delà de tout mon discours, et de ce que je peux en dire particulièrement, je ne sais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union. Nous nous cherchions avant de nous être vus, et à travers les récits que nous entendions l’un de l’autre, qui faisaient sur notre affection plus d’effet que la raison de ces récits ne le portait, je crois que c’était par quelque ordonnance du ciel : nous nous embrassions déjà par nos noms. Et lors de notre première rencontre, qui se fit par hasard dans une grande fête et une compagnie en ville, nous nous trouvâmes si pris, si reconnus, si obligés l’un à l’autre, que dès lors rien ne nous fut plus proche que l’un pour l’autre. Il écrivit une satire latine excellente, qui est publiée, dans laquelle il excuse et explique la rapidité de notre intelligence, si promptement parvenue à sa perfection. Ayant si peu de temps à durer, et ayant commencé si tard, car nous étions tous deux des hommes faits1, et lui de quelques années plus âgé, elle n’avait pas à perdre de temps ni à se régler sur le modèle des amitiés molles et régulières, auxquelles il faut tant de précautions, de longue et préalable conversation. Celle-ci n’a d’autre idée qu’elle-même, et ne peut se rapporter qu’à elle. Ce n’est pas une considération particulière, ni deux, ni trois, ni quatre, ni mille : c’est je ne sais quelle quintessence2 de tout ce mélange, qui, ayant saisi toute ma volonté, l’a amenée à se plonger et se perdre dans la sienne ; et qui, ayant saisi toute sa volonté, l’a amenée à se plonger et se perdre dans la mienne, d’une faim, d’un élan pareil. Je dis perdre, en vérité, ne nous réservant rien qui nous fût propre, ni qui fût sien ou mien. [...]
Nos âmes ont cheminé si étroitement ensemble, elles se sont regardées d’une si ardente affection, et se sont découvertes de pareille affection jusqu’au fond des entrailles l’une à l’autre, que non seulement je connaissais la sienne comme la mienne, mais je me serais, certainement, plus volontiers fié à lui de moi qu’à moi-même. Qu’on ne range pas dans le même groupe ces autres amitiés communes : j’en ai autant de connaissance qu’un autre, et des plus parfaites de leur genre, mais je ne conseille pas qu’on en confonde les règles : on s’y tromperait. Il faut marcher dans ces autres amitiés la bride à la main, avec prudence et précaution ; le lien n’est pas noué de façon à ce qu’on ne doive aucunement s’en méfier.
Michel de Montaigne, Essais, 1580.
1. Faits : arrivés à maturité. 2. Quintessence : ce qu’il y a d’essentiel dans une chose, le meilleur.
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